Un jeune sur deux passe entre 2 à 5h par jour sur son smartphone selon le baromètre du numérique (Credoc). De nombreux travaux scientifiques alertent sur l’impact des écrans et, plus particulièrement sur les risques sanitaires induits par l’usage excessif des réseaux sociaux chez les enfants et adolescents. Questions/réponses posées à deux experts sur le sujet.

Olivia Roth-Delgado est coordinatrice de l’expertise sur l’usage des réseaux sociaux et la santé des adolescents à l’Anses, auteur du rapport d’expertise collective de décembre 2025 / Usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents

1. Pourquoi ce rapport de l’Anses et dans quel cadre a-t-il été rendu ?

En 2019, l’Anses s’est auto-saisie, c’est-à-dire qu’elle a décidé de travailler elle-même sur l’usage des réseaux sociaux numériques et la santé des adolescents. Ce travail fait suite à une expertise qu’elle avait menée sur les radiofréquences, les ondes émises par les téléphones mobiles. Sa conclusion indiquait que l’usage du téléphone mobile pouvait être un facteur de confusion dans la relation entre exposition aux radiofréquences et troubles cognitifs chez les jeunes. Après un recentrage de la question en 2020, l’Anses a choisi de travailler sur le sujet des réseaux sociaux et des adolescents, une population vulnérable.

2. Que faut-il retenir de ce rapport et quels en sont ses principaux messages ?

L’un des messages clés portés est celui de la résonance entre l’offre du réseau social et les spécificités de l’adolescence. D’abord, le cerveau des adolescents est immature, et les régions impliquées dans la récompense et dans les émotions prennent le pas sur les régions responsables du contrôle. De plus, les réseaux sociaux répondent point par point à trois besoins fondamentaux de l’adolescence : l’interaction avec les amis, les semblables (par les messages), la validation sociale pour se construire, le regard des autres, avec les likes et les commentaires et la possibilité de créer une culture commune.

Un autre message important est que le temps ou la fréquence d’utilisation n’est pas un paramètre suffisant pour évaluer les effets des usages sur la santé des adolescents, car on ne sait pas ce qu’ils y font, ce qu’ils y postent, s’ils utilisent des filtres ou des retouches, ni quel est leur engagement émotionnel et l’importance accordée à ce qui se passe sur le réseau social. Il faut rentrer beaucoup plus dans des déterminants d’usage pour mieux étudier les effets sur la santé liés à l’usage des réseaux sociaux.

On note aussi que les filles sont plus impactées que les garçons, déjà parce qu’elles ont un usage accru des réseaux sociaux. Elles vont davantage sur les réseaux sociaux qualifiés comme « hautement visuels », c’est-à-dire centrés sur le partage d’images et la mise en scène de soi. Elles sont davantage cyberharcelées que les garçons et subissent plus de pressions sociales liées aux stéréotypes de genre.

Ont été mis en évidence un certain nombre d’effets sur la santé : dégradation du sommeil, pilier de l’expertise, dévalorisation de l’image de soi et troubles anxio-dépressifs. Le cyberharcèlement et les cyberviolences peuvent avoir des effets dramatiques, notamment en lien avec la diffusion non consentie d’images intimes qui impacte plus particulièrement les jeunes-filles.

3. Quels sont les mécanismes utilisés par les plateformes des réseaux sociaux pour rendre les jeunes plus captifs ?

Il faut citer en premier lieu les « dark patterns », des mécanismes persuasifs induisant un comportement qui n’aurait pas été généré par l’utilisateur seul. Sont concernées les notifications, le scroll infini, ou encore, les vidéos qui démarrent seules.

L’Anses fait également référence aux algorithmes de personnalisation voire d’ultra-personnalisation de contenus. Dès qu’un utilisateur consulte un réseau social, il génère des données implicites d’engagement retransformées pour présenter à l’utilisateur des contenus de plus en plus personnalisés, mais qui se polarisent et s’extrémisent. Leur finalité est de maintenir l’attention toujours captive. Ces mécanismes ont des effets directs sur la santé et peuvent enfermer l’utilisateur dans une spirale de contenus délétères dont il est difficile de sortir.

4. Quels conseils de prévention appliquer ?

Il est essentiel de sensibiliser et conscientiser à l’usage des réseaux sociaux et aux données générées : comment sont-elles utilisées et réinjectées pour capter l’attention des utilisateurs ? Les adolescents sont largement en capacité de comprendre et d’agir. Il faut aussi informer les parents et l’ensemble des professionnels de santé en lien avec les jeunes. Les parents devraient entamer un dialogue avec leur enfant pour savoir quels sont les sites et réseaux consultés et à quels besoins ils répondent.

Etablir à la maison des règles d’utilisation simples et claires paraît également important : pas de réseaux sociaux le soir au coucher, pas de téléphone portable la nuit pour éviter d’être réveillé par les notifications.

L’Anses a recommandé que les réseaux sociaux soient protecteurs pour la santé des jeunes. Elle demande également à responsabiliser les plateformes aux contenus qu’elles diffusent sur les réseaux sociaux.

Nicolas Hoertel est Professeur de médecine à l’Université Paris Cité, psychiatre à l’hôpital Corentin-Celton et enseignant chercheur à l’Inserm.

1. Vous avez mené une étude indiquant qu’un usage excessif des réseaux sociaux chez les jeunes était associé à un risque plus élevé de dépression. Comment expliquer ce lien ?

Cette étude s’inscrivait dans une littérature assez contradictoire puisque des auteurs rapportaient une augmentation du risque de dépression chez les adolescents du fait de l’utilisation des réseaux sociaux et d’autres non. Nous ne pouvions pas mener d’étude randomisée, ce qui aurait nécessité que des jeunes soient très fortement exposés aux réseaux sociaux, ni d’étude observationnelle, une autre approche également difficile à réaliser car il faut pouvoir suivre dans le temps de très nombreux adolescents et recueillir un grand nombre de facteurs.

Nous avons donc eu recours à la modélisation afin de compiler toutes les données en rapport avec les facteurs de risques classiques de la dépression : maltraitance, antécédents, santé, mode de vie, prise de toxiques, données démographiques… pour pouvoir étudier l’impact potentiel des réseaux sociaux.

Les résultats sont assez alarmants puisqu’ils indiquent que les réseaux sociaux constituent un nouveau facteur de risque de dépression, sachant que la dépression est multifactorielle avec l’intrication de facteurs biologiques, psychologiques et sociaux complexes. L’étude conclut que le poids des réseaux sociaux dans le nombre de cas de dépressions de l’adolescent représenterait environ 4 %. Il s’agit d’un facteur de risque émergent et rapidement croissant : ce chiffre est passé de 0 à 4 % en 20 ans. Bien que ce pourcentage puisse paraître modeste, il représente un très grand nombre de cas lorsqu’on le rapporte à l’ensemble de cette génération d’adolescents.

2. Pourquoi les jeunes sont-ils plus vulnérables face à ces usages excessifs de réseaux sociaux ?

L’adolescence est une période clé du développement sur le plan cognitif et émotionnel avec une plasticité cérébrale intense qui rend de ce fait les enfants et les jeunes particulièrement vulnérables à l’ensemble des facteurs environnementaux, dont les réseaux sociaux font partie.

3. Quels sont les principaux risques pour la santé induits par un usage excessif des réseaux sociaux ?

Les risques, en cas d’usage problématique, sont l’exposition au cyberharcèlement, ce qui concerne 10 à 20 % des adolescents. On note également un impact sur le sommeil en cas d’usage nocturne. La consommation excessive entraîne la comparaison sociale aux meilleurs moments des autres, mais aussi l’exposition à des images idéalisées, parfois trafiquées, souvent à l’origine d’une insatisfaction chronique. Il ne faut pas non plus sous-estimer la nature addictive des algorithmes d’engagement avec leur impact cérébral et le risque de perturber la construction et le renforcement du circuit de récompense et celui de motivation…autant de vecteurs d’effets potentiellement négatifs.

4. Comment définit-on un usage problématique des réseaux sociaux ?

Il n’existe pas de consensus scientifique sur ce qu’est un usage problématique mais trois critères se dégagent :

  • La compulsion, soit une préoccupation excessive avec un besoin irrépressible de se connecter.
  • La perte de contrôle, ou l’incapacité de réduire cet usage malgré plusieurs tentatives répétées.
  • Le retentissement objectif sur la vie scolaire, familiale et sociale de l’adolescent.

5. Comment protéger les jeunes de ces excès ?

Il faut avoir conscience que toute technologie peut avoir un effet délétère passant par un mésusage et informer les adolescents des risques.

Protégeons aussi le sommeil, ce qui nécessite de savoir se déconnecter. Ne pas y parvenir est le premier indicateur d’un usage problématique.

Limiter l’usage des réseaux sociaux pour les plus jeunes est déjà un premier pas en termes de santé publique. Certains jeunes sont vulnérables et doivent être protégés, notamment quand les parents sont en difficulté par rapport à ces usages technologiques.

Il est également important de promouvoir des alternatives positives : encourager les activités hors ligne, le sport, la lecture, les interactions en face-à-face. Nos travaux montrent que substituer chaque jour 30 minutes de réseaux sociaux par 30 minutes d’activité physique pourrait réduire significativement les risques.