A l’occasion de la Journée mondiale des infirmiers, célébrée le 12 mai, le ministère met en lumière les évolutions du métier et les nouvelles pratiques au service des patients. À la croisée du soin, de l’écoute et de la coordination, les infirmiers en pratique avancée (IPA) redessinent les contours de la prise en charge des patients. Damien Croguennec, IPA en psychiatrie et santé mentale au sein d’une structure dédiée aux jeunes de l’Aide Sociale à l’Enfance de Paris, incarne cette évolution du métier infirmier. Entre accompagnement thérapeutique, autonomie renforcée et approche humaine de la psychiatrie, il revient sur son parcours, ses missions et les enjeux d’un métier encore récent, mais en plein essor dans le système de santé.

1. Qu’est-ce qu’un infirmier en pratique avancée et en quoi consistent ses missions ?

Les Infirmiers en pratique avancée ou IPA sont des infirmiers aux compétences élargies et renforcées. Il existe 5 mentions :

  • Pathologies chroniques stabilisées (prise en charge de maladies dans les domaines de la diabétologie, cardiologie, neurologie…) ;
  • Psychiatrie, santé mentale ;
  • Oncologie et onco-hématologie
  • Maladies rénales chroniques ;
  • Urgence

    Le métier est accessible aux infirmiers diplômés d’Etat après 2 ans d’exercice. Le diplôme d’état d’IPA (de grade Master) s’obtient après 2 années d’études supplémentaire et permet d’évoluer vers un doctorat.

Les IPA ont un rôle pivot à la fois clinique et organisationnel qui permet une pratique plus autonome et responsable. Il faut voir ce métier un peu comme un couteau suisse, avec plusieurs axes : la pratique clinique, l’évaluation, le suivi et les entretiens, l’éducation thérapeutique, l’accompagnement autour de la gestion des traitements et la compréhension des émotions, la recherche, la formation, entre autres. Les IPA sont autorisés à renouveler certains traitements et dispositifs médicaux dans le cadre de leur mention. Ils ont également un rôle important dans la coordination des soins puisqu’ils développent des liens avec de nombreux professionnels de santé au sein d’un établissement de santé, mais aussi en ville.

Enfin, ils mettent en avant une approche holistique, qui s’appuie sur les sciences infirmières, non pas centrée seulement sur la maladie et ses symptômes, mais sur toutes les dimensions de la personne qu’ils accompagnent : sa santé, ses émotions, son environnement familiale, social, professionnel…

Leur place doit être réfléchie en amont avec la Direction de l’établissement de santé et au sein des équipes pour s’adapter aux besoins locaux et populationnels sur le teritoire.

Depuis la création du métier, plusieurs avancées législatives ont permis l’accès direct d’un IPA au patient et à la primo-prescription, ce qui facilite l’accès aux soins et allège la charge administrative.

2. Dans quel type de structure et avec quels patients travaillez-vous ?

Je travaille au sein d’un pôle de pédopsychiatrie, le 75i01 Paris centre-Est enfant et plus particulièrement au sein d’une unité appelé “la maison de répit” qui a ouvert ses portes en décembre 2025, rattachée à une unité mobile de psychiatrie appelé Mobipsy75 et une consultation de réduction médicamenteuse, FACOM. Il s’agit d’une unité d’hospitalisation d’une semaine dédiée aux jeunes de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) de Paris présentant des troubles psychiatriques. Ce temps de répit est proposé quand la situation en foyer ou famille d’accueil devient trop compliquée et qu’un besoin est ressenti.

Nous faisons la promotion d’une psychiatrie non coercitive basée sur l’alliance thérapeutique avec des portes ouvertes et aucune contention ni traitement par la force. L’unité s’organise autour d’une pratique appelée open dialogue, une approche thérapeutique finlandaise qui favorise la transparence et l’émergence de tous les dialogues autours du jeune.

Dans cette unité, je travaille avec les équipes pluridisciplinaires, psychiatres, infirmiers, éducateurs, cadre socioéducatifs, médiateur de santé paire, secrétaire, psychologue, mais suis également en lien avec les professionnels de l’Aide sociale à l’enfance, les foyers, l’Education nationale, etc. Je suis amenée à réaliser des adaptations de traitements et à améliorer mes connaissances en lien avec les troubles psychiques, anxieux, dépressifs, les traumatismes…

Chiffres clés :
  • 3973 IPA diplômés en France en 2025
  • 1988 étudiants en IPA master 1 et 2, toutes mentions confondues.
  • 54,4 % des IPA ont choisi la mention Pathologies chroniques
  • 23 % des IPA ont fait le choix de la mention Psychiatrie et santé mentale

Source : UNIPA

3. Pourquoi avez-vous choisi de vous engager dans cette voie ? Y a-t-il eu un déclic ?

J’ai commencé mes études d’infirmier en 2011. Au départ, je ne connaissais pas du tout la psychiatrie et avais plutôt l’intention de travailler dans des services comme la réanimation ou l’hématologie. Ma mère était infirmière et j’ai découvert le métier en faisant des remplacements à l’hôpital Saint-Antoine en chirurgie orthopédique et oncologie.

C’est durant l’un de mes stages de 3e année que j’ai découvert la psychiatrie. Le travail approfondi sur la relation thérapeutique et le lien humain, avec une place moins prépondérante laissée aux actes dits “techniques”, m’a particulièrement plu. Une fois mon diplôme obtenu, en 2014, j’ai travaillé en service de psychiatrie adulte à Paris et puis sur le pôle 94g16 aux Hôpitaux Paris est Val-de-Marne où j’y ai découvert une psychiatrie humaniste.

Rapidement, j’ai eu envie de gagner en autonomie et d’évoluer dans ma fonction mais sans pour autant devenir cadre de santé afin de conserver l’aspect clinique. Dès que le métier d’IPA est apparu, je me suis positionné et, en sortie de Covid, mon dossier a été accepté par l’hôpital et l’université. L’Agence régionale de santé a financé une partie de ma formation qui a duré 2 ans, en alternance entre l’Université Paris Cité et le Centre médico-psychologique d’Alfortville où j’exerçais. J’ai continué à travailler dans le pôle 94g16 de psychiatrie adulte, notamment autour de la coordination de parcours complexes au sein d’un territoire qui s’étend plusieurs communes, tout en poursuivant mon travail de recherche, et avant de passer en pédopsychiatrie.

4. Votre mission est-elle complémentaire à celle des psychiatres ?

Je trouve que les relations avec les psychiatres sont fluides. Ils connaissent mes compétences et la confiance joue. S’il y a pu y avoir quelques questions au début, notamment sur le renouvellement des traitements, ils ont été dissipés avec le temps.

L’intérêt est que nous sommes complémentaires. Les psychiatres enchainent parfois les entretiens et n’ont malheureusement pas toujours le temps de faire des consultations longues. Ils se centrent davantage sur le diagnostic, les symptômes et les orientations thérapeutiques majeures.

En tant qu’IPA, je propose une approche infirmière qui se structure autour de 4 grands concepts : la personne, ses soins, sa santé et son environnement au global. Cette approche favorise le rétablissement. Je travaille davantage sur les répercussions des troubles psychiatriques au quotidien, autour du projet de vie des jeunes et leur réinsertion, sur leurs motivations, le suivi de leurs traitements ou encore, la stigmatisation dont ils peuvent être victimes…en ayant toujours le souci de m’adapter à leurs besoins.

5. Quelles compétences nouvelles avez-vous dû développer ?

Avec le métier d’IPA, j’ai acquis davantage d’autonomie dans ma pratique. Je suis ainsi en mesure de prendre des décisions complexes.

La formation m’a également inculqué des notions nouvelles en leadership clinique et infirmier pour faire des recommandations sur des données probantes en les présentant et en les valorisant. J’ai par exemple travaillé dans mon ancien pôle avec des pair aidants professionnels sur un outil spécifique dédié aux directives anticipées en psychiatrie. Pour cela, j’avais analysé ce qui existait dans la littérature scientifique.

La recherche pratique et basée sur les preuves a été une vraie découverte pendant ces deux années de formation pour devenir IPA. J’ai aussi pu mettre en pratique ces nouvelles compétences lors de changement de traitement neuroleptique comme récemment auprès d’un jeune qui souffrait d’hallucinations très envahissantes. Je sais maintenant où aller chercher l’information et la partager avec mes collègues pour améliorer notre accompagnement.

J’ai aussi eu la possibilité de prolonger mon travail de recherche initié lors du mémoire IPA. L’étude nationale menée sur les représentations des IPA en psychiatrie a abouti à une publication scientifique dans une revue internationale.

J’ai enfin appris à développer des savoirs éthiques et de conseil ou d’accompagnement des patients, des proches et des équipes.

6. Quel(s) message(s) aimeriez-vous faire passer aux infirmiers qui hésitent à se lancer dans cette voie ?

Beaucoup d’infirmiers et d’infirmières, les jeunes diplômés surtout, ont de la curiosité vis-à-vis de ce nouveau métier d’IPA. Mon message serait de leur dire que c’est une évolution du métier. Nous restons infirmiers, mais nos compétences évoluent et s’inscrivent dans une dimension clinique. Beaucoup de mes confrères et consœurs ont de l’expérience, sont passionnés et ont envie d’aller plus loin.

Devenir IPA permet d’en apprendre davantage sur le métier pour valoriser encore plus notre pratique, nos savoirs et notre place dans le système de soins. L’idée est d’avoir davantage d’autonomie, de responsabilités et de reconnaissance à la hauteur de nos envies.

A nous de convaincre de cela les décideurs politiques et les institutions pour accompagner toutes celles et ceux qui souhaiteraient s’y lancer. Je suis persuadé que la pratique avancée infirmière est un atout majeur pour améliorer l’accès aux soins, garantissant aux patients un accompagnement sécurisé et de qualité, comme le montrent de nombreux exemples internationaux.

Pour exploiter tout le potentiel des IPA, il faut soutenir cette montée en compétences et aligner sa rémunération sur ses responsabilités. Je pense qu’il faut encore faire évoluer la législation pour l’intégrer pleinement dans les systèmes de soin. D’ailleurs, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), dans son rapport 2025 dédié à la situation des infirmiers et infirmières dans le monde, place le développement de la réglementation des soins infirmiers et des fonctions d’infirmières/infirmiers en pratique avancée comme l’une des priorités politiques 2026-2030.

Ce métier, encore méconnu des patients, peine à s’imposer pleinement. Une campagne nationale ciblée pourrait contribuer à le rendre plus visible et accessible.

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